Le kava ou « poivrier enivrant »

Le kava ou « poivrier enivrant »

« Je lutte pour répondre. Ma voix me semble comme celle d’un autre. Je m’appuie plus fort contre le mur et je ferme les yeux. Une paix que ne peut comprendre celui qui n’a pas goûté au kava m’envahit. La vie est d’un calme langoureux ; pas une inertie pesante, mais une activité, comme si l’esprit se promenait dans un jardin de beauté et le corps, au-delà de toute souffrance, toute sensation du passé, s’était lui-même résigné à la quiétude. »

Frederick O’BRIEN, 1913.

Le kava ou ‘ava était la seule boisson enivrante connue des Polynésiens avant que les Européens ne transmettent la technique de fermentation et distillation nécessaires pour l’élaboration de l’alcool à partir des fruits locaux. Fruit du nomadisme lexical, le terme ‘ava s’est étendu pour désigner les boissons alcoolisées ou la cigarette.

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Tanoa, bol de kava samoan

Ce que l’on sait en Polynésie de l’utilisation de la racine de cet arbuste de la famille du poivrier, on le doit en partie aux travaux d’un pharmacien de la Marine, Cuzent, qui, en 1860, publie une étude sur la préparation et les effets de la plante. Si le cérémoniel autour du ‘ava existait aux îles du Vent, il n’était pas aussi développé que dans d’autres parties du Pacifique notamment à Fidji, Samoa ou encore aux Marquises. Il note que les Tahitiens connaissaient jusqu’à 14 variétés de ‘ava. « Jadis quand un chef de Tahiti buvait son ‘ava, il s’entourait de garde spéciaux dont la fonction était d’écarter les importuns de toute espèce ». Et d’ajouter, si un chien aboyait ou un coq chantait, ils étaient tués sur le champ. Mais c’est aux Marquises que notre pharmacien militaire entre au contact d’une pratique encore vivante. « A Nuku Hiva, il y a des cases isolées et spécialement disposées pour les buveurs. Il est défendu à tout indigène de passer dans les environs…aux femmes il leur est expressément interdit d’en approcher » note-t-il.

La consommation ritualisée s’est peu à peu éteinte au XIXème siècle en raison de la diffusion des boissons alcoolisées mais c’est surtout l’action des missionnaires tant protestants que catholiques qui va sonner le glas de cette pratique culturelle. Tout ce qui relevait du paganisme devait être banni. Si Cook en 1769 évoque brièvement la consommation de ‘ava ‘ava, il en précise à l’occasion de son deuxième voyage, la technique de préparation. 50 ans plus tard dans le témoignage ethnographique de Moerenhout, la consommation de ‘ava a  pratiquement disparu aux îles du Vent. « La religion chrétienne abolit donc tout leurs usages barbares…car quand ils virent que d’anciennes coutumes, l’influence du climat, l’emportaient sur leur leçons…ils leur défendirent indistinctement tous les plaisirs, tous les délassements… ». Elle devient récréative, discrète puis disparaît progressivement avec la démocratisation de la consommation d’alcool.

Retour d’une pratique culturelle océanienne

Aux contacts des îles Samoa, Fidji et Tonga, les Hawaïens et les Maoris de Nouvelle Zélande vont peu à peu adopter dans les années 70 cette pratique dans un contexte de quête identitaire. Rappelons que la consommation de cette plante n’existait pas en Nouvelle-Zélande ni à l’île de Pâques et n’a jamais eu, à Hawaï, la place qu’elle occupait et qu’elle continue d’occuper aux Samoa et aux Fidji. Ce mimétisme culturel gagne peu à peu le monde de la culture en Polynésie. Ainsi, dès les années 2000, l’association Haururu de Papeno’o, se réapproprie le rituel dans le cadre de son combat pour défendre l’intégrité culturelle de la haute vallée. L’esprit de la cérémonie basé sur le partage, l’alliance, le respect de la parole, est maintenu même si certaines libertés ont été prises vis-à-vis avec l’organisation de la cérémonie telle qu’elle est pratiquée dans d’autres pays du Pacifique ou décrite dans les témoignages des observateurs européens. Non sans dégoût, Cook rapporte ainsi que « les racines étaient mâchées jusqu’à ce qu’elles soient molles et tendres puis recrachées dans un bol en bois » dans lequel on versait de l’eau, le tout étant filtré à travers une étoffe fibreuse. De plus, la consommation de ‘ava, très encadrée, était et reste encore dans bien des sociétés océaniennes, interdite aux femmes.
Bruno Saura rappelle qu’une cérémonie du kava avait été organisée pour  l’accueil de la nouvelle représentante de l’Etat, Anne Bocquet. Il s’agissait pour la majorité indépendantiste de « marquer son ancrage…dans les valeurs culturelles océaniennes ».Notons à ce titre que depuis 2002 la vente et la consommation de Kava à des fins thérapeutiques sont interdites.

Le kava, au cœur d’enjeux économiques

En raison de ses vertus diurétiques, relaxantes et anesthésiantes, le kava pourrait pourtant représenter une alternative douce aux traitements chimiques lourds visant à traiter l’angoisse et l’hypertension.Une étude australienne datant de 2013 a montré une efficacité significative du kava contre l’anxiété en particulier et le trouble de l’anxiété généralisé.
En 2000, Mick Lloyd, le directeur du programme de protection des végétaux à la Communauté du Pacifique déclarait concernant la propriété intellectuelle de certaines variétés de plantes dans le Pacifique : « Le kava est un excellent exemple, en ce sens qu’il possède une valeur culturelle énorme dans le Pacifique, mais il possède aussi de grandes qualités médicinales. Les pays développés s’y intéressent, il y a une grosse valeur ajoutée à l’extérieur de cette région, mais très peu des bénéfices reviennent ici. Pourtant, c’est quelque chose qui est cultivé par les pays insulaires du Pacifique ». En effet, des sociétés européennes, américaines et asiatiques mettent au point, dès les années 90, des produits dérivés de cette plante typiquement océanienne circulant sur le marché des médecines naturelles dites douces. C’est le boom du kava de la fin des années 90.
Mais des cas d’hépatites toxiques sont déclarés en Allemagne et au début des années 2000 plusieurs Etats européens, dont la France, interdisent la consommation et la vente de la plante. Il semble que le lobbying de l’industrie pharmaceutique n’ait pas été étranger à cette décision. La vente d’un produit étiqueté naturel sur le marché des anxiolytiques et autre sédatifs n’aurait pas été accueillie favorablement. De plus, les cas d’hépatotoxicité seraient dus à l’utilisation par les fabricants des feuilles et des tiges et non seulement des racines. L’exploitation de variétés jugées toxiques voire des erreurs de fabrications sont également des raisons invoquées par les défenseurs de la plante. Leur réponse ne s’est pas fait attendre puisqu’une étude menée par le « Forum des îles du Pacifique » et financée par l’Union Européenne a conclu que cette interdiction n’avait aucun fondement scientifique. D’autant qu’au Vanuatu où la racine est consommée depuis des siècles, aucun niveau anormal d’hépatites n’a été relevé par les services de santé. Depuis, plusieurs Etats dont les Etats-Unis ont assoupli leurs législations voire autorisé la vente de kava. « L’étude conclut à la nécessité pour les pays producteurs de faire du lobbying à l’OMC pour faire lever les interdictions pesant sur le kava, et de mener une campagne médiatique de réhabilitation de ce produit, démontrant le désastre économique engendré par l’interdiction de commercialisation. », l’auteur, professeur d’économie de l’environnement à l’université de Lausanne rappelle que dans le Pacifique Sud, la production annuelle de kava était estimée à 60 millions de dollars US soit une importante source de revenus pour les petits agriculteurs des îles du Pacifique notamment Vanuatu, Fidji, Samoa et Tonga.
Au-delà des querelles d’experts sur l’éventuelle toxicité de la plante, la position des autorités de l’Etat reste très ambiguë puisque la consommation cérémonielle semble tolérée en Polynésie ; elle est même clairement légale en Nouvelle- Calédonie où l’on dénombre des centaines de nakamals, soit des bars à kava. La consommation y est devenue à l’instar de Fiji et Vanuatu, populaire et récréative.
Au cœur d’enjeux économiques et culturels notre « poivrier enivrant »  ne mobilise guère les pouvoirs publics quant au cadre légal encadrant son usage, alors même que se dessine depuis le début des années 80 à travers les évolutions statutaires, une politique de reconnaissance par l’Etat des spécificités propres aux sociétés océaniennes.

 

Auteur de l’article Tajim Monod