Grise, massive, minérale, inerte, la sculpture de pierre trône désormais dans un musée de Londres, de Paris ou de Tahiti. Pourtant son histoire se perd dans les sinuosités basaltiques de l’île, dans les méandres des vallées encaissées. Rejetée sous forme de lave il y a plusieurs millions d’années par un volcan en éruption, la matière se fige au contact des éléments pour former la matrice minérale de l’île. Des blocs se désolidarisent des parois rocheuses avant de finir leur course dans un vallon. Et là, parmi d’autres, les rochers vont subir une lente transformation. Dans le lit d’une rivière ces vestiges géologiques s’entrechoquent. Des mollusques perforateurs et des végétaux amphibiens accrochent leurs racines et viennent à bout de la cohésion minérale de surface. L’eau transporte des sédiments qui au fil des siècles polissent la surface de la matière. Chauffée par le soleil, elles éclatent par endroit, laissant apparaitre ses veines cristallines. Ce lent travail mécanique et chimique va donner forme au basalte. Pierres, galets ou rochers sont disséminés au fond des vallées qui constituent alors de véritables libre-service lithiques pour les sculpteurs d’hier ou d’aujourd’hui.
En l’absence de métal, à l’époque pré européenne, la pierre servait à couper, trancher, tailler. Parmi les galets prélevés dans le lit des rivières, le tailleur de pierre savait identifier celui qui allait être propice au débitage, le percuteur qui allait permettre le façonnage de la roche. On produisait ainsi une herminette, l’outil le plus utilisé; un objet au tranchant transversal dont la force de pénétration était augmentée par « …une utilisation en percussion lancée…une force multipliée par le bras de levier que constituait le manche » 1. Il permettait aussi bien le travail du bois que de la pierre, d’abattre les arbres, de tailler les pirogues ou de confectionner des objets usuels comme les umete 2. Les motifs décoratifs étaient réalisés grâce à un ciseau dont la forme était très voisine de l’herminette mais qui se distinguait par sa taille plus réduite et son manche droit permettant au sculpteur, à l’aide d’un maillet, de creuser des encoches et des sillons sur la surface du bois. La roche volcanique étant absente aux Tuamotu, les ciseaux étaient confectionnés en coquilles de gastéropodes marins, ainsi des coquillages pouvaient être transformés en forets pour réaliser des trous dans le bois.
1 Encyclopédie de la Polynésie, La vie quotidienne dans la Polynésie d’autrefois P 16
2 Réceptacle en bois
De nombreux objets étaient taillés et finement décorés afin de représenter des divinités. Il s’agissait de distinguer, d’élever les personnes de haut rang qui devenaient ainsi « tapu » 1 et « atua » 2 par rapport aux personnes de statuts inférieures : boites en bois décorées servant à contenir multiples objets de valeur, des tabourets sculptés, des sceptres en bois et en os 2, des st
atues reliquaires 4 ou des statues anthropomorphes appelées ti’i aux îles du Vent ou tiki aux îles Marquises.
1 Un interdit lié au sacré
2 Dieux
3 Parfois os d’un chef ennemi
4 La statue reliquaire de Rurutu était soigneusement évidée afin de recevoir le crâne et les os d’un ancêtre défunt.
Les conditions de la collecte
Les premiers explorateurs européens faisaient l’acquisition de ces objets pour des raisons scientifiques ou pour garder un souvenir tangible de voyages effectués dans les mers du sud. Pour les missionnaires ces objets collectés étaient autant de preuves de leur succès évangélisateur. Exposés, ils avaient pour but de convaincre le grand public du caractère idolâtre des Polynésiens afin qu’il soutienne financièrement l’œuvre missionnaire. Peu d’objets du quotidien ont été ainsi collectés et seules les plus belles pièces ont fini dans les musées notamment au British Museum qui possède aujourd’hui l’une des plus importantes collections au monde de sculptures océaniennes.
Sculptures d’hier et d’aujourd’hui
On peut distinguer quatre périodes. Les œuvres sont réalisées, avant les contacts, avec des outils de pierre ; les plus belles pièces font l’objet d’échanges codifiés afin de sceller des alliances entre les clans.
Puis la période où les objets vont être conçus grâce au métal introduit par les Européens : « Que les outils aient été en pierre, en coquillage, en dent ou en peau de requin, en fer ou en acier est moins une question d’authenticité que de vitesse d’exécution » souligne un spécialiste de l’art océanien 1. Les outils en métal sont souvent transformés et permettent d’améliorer la finesse des gravures. Ce dernier rappelle en outre que même si les objets sont alors destinés à la vente, ils vont jusqu’au milieu du XIXème siècle, continuer à servir dans des échanges ritualisés entre les chefs.
L’instauration d’une administration coloniale, l’influence des églises et la crise démographique générée par diverses épidémies vont constituer un frein brutal à des savoirs et des techniques qui étaient liées à l’ancienne société. Les productions deviennent désormais utilitaires et à usage domestique.
La quatrième période correspond à celle de la marchandisation de la production. Les effets de la mise en place du Centre d’Expérimentation du Pacifique avec l’aménagement d’un aéroport international vont propulser le pays dans une logique marchande. Le tourisme de masse entraîne le développement d’une forme d’artisanat touristique, se développe alors la production d’objets standardisés de type curios (de l’anglais curiosity) visant une clientèle de touristes étrangers, de familles de militaires ou d’enseignants expatriés.
La logique marchande prenant ainsi le dessus, on assiste à une « marchandisation de la culture artisanale » qui se double depuis la fin du C.E.P d’un phénomène de « culturation de la marchandise artisanale… la redécouverte, sous l’impulsion de la demande touristique, d’un patrimoine artisanal pré européen réinterprété où les productions objets-signes deviennent autant de support à une partie de l’imaginaire ma’ohi en construction. ». Ainsi la sculpture ne représente pas seulement à l’instar du tatouage ou de la vannerie un enjeu économique mais elle devient un véritable vecteur d’expression culturelle. Des populations des Marquises se sont ainsi spécialisées dans ce mode d’expression artistique, on taille la pierre fleurie de Ua Pou, on associe rostres d’espadon, nacres, bois, os, dents de cochon ou de requin, on revisite les modèles d’autrefois. Il s’agit de réconcilier ce passé dont on a été dépossédé avec le désir d’innover, de marier les formes et les matières.
1 Polynésie – Arts et Divinités 1760-1860. HOOPER (Steven) Edité par Paris, Musée du Quai Branly / Réunion des Musées Nationaux, 2008, p 56
Tajim Tumoana MONOD





